
Rien de plus lamentable qu'une belle voix mise à confire, comme un fruit dans du sucre, jusqu'à ce que ce sucre envahisse chaque atome d'émotion, le sature, le tue. Combien d'admirables voix enregistrées par des cochons et pour, quel mépris, un public de présumés cochons? Le gâchis est considérable rien que pour les deux décennies où des centaines de chanteuses, dont quelques unes avaient un incontestable talent se sont vues noyées jusqu'à l'asphyxie dans des grands orchestres de cordes ou elles durent surnager, certaines s'y noyant et ne réapparaissant pas.
Reflet morbide d'une Amérique qui atteignit le seuil critique de la silicose morale et tomba dans le travers d'un enfer matérialiste ou les vocalistes sous contrat chez Capitol ou Decca étaient censées habiller comme des fantômes de lupanar les vapeur éthyliques des cocktails de fin de semaine et déshabiller les filles en déclenchant les mécanismes juteux de la libido - on peut d'ailleurs légitimement s'étonner que ce soit cette Amérique là qui ait foutu Wilhelm Reich en prison au lieu de généraliser l'usage du générateur d'orgône bon marché dans les drive-in.
C'est dire combien la chanteuse Doris Drew, plutôt habituée des Plateaux TV et des productions létales, eût de la chance d'enregistrer avec la belle formation réunie par Marty Paich ce 9 septembre 1957 - Don Fagerquist (tp), Herb Geller (as), Bob Enevoldsen(tb), Dave Pell (ts), Marty Paich (p, celeste), Al Viola (g), Max Bennett (b), Mel Lewis (ds). Quelques musiciens du Dektett du pianiste et arrangeur, donc, auxquels se sont joints Dave Pell, sax solaire, Dave Pike, vibraphoniste délicat, et le guitariste racé Al Viola pour une session de grande tenue à peine saupoudrée de quelques cordes plus tendues qu'à l'habitude.
Les arrangements de Paich - un ou deux titres portent à mon avis le coup de patte élégant et plus "carré" de Pell - sont comme d'habitude traversés par ces harmonies iridescentes et unissons chamarrés prisés par les musiciens west-coast, cela dans une atmosphère chambriste et, disons, olympienne tant les choses semblent se dérouler dans le calme et la perfection.
Mais, au lieu de nous jeter sur ce qui sort vraiment ici de l'ordinaire, prenons, quitte à foutre par terre l'ensemble de notre propos préalable, le risque d'extraire crânement de ce LP' le titre le plus boisé afin de mettre les cordes à l'épreuve de l'imagination et du talent.
Ainsi commence sur quelques accords étranges mais néanmoins viennois de clarinettes mélancoliques fondues dans la brume d'un cor ce I Only Have Eyes For You dont le thème est glorieusement exposé - le son du premier violon de l'orchestre de la MGM est somptueux - avant d'être repris par une Doris Drew ravie et portée par la musique comme si Fred Astaire lui-même l'avait saisie parla taille. Absolument merveilleux.
I ONLY HAVE EYES FOR YOU